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Mauritanie : Dialogue politique en marche, mais boycotté par l'opposition radicale

Par Amadou Diaara

Alors que la Mauritanie entame la phase préparatoire d’un dialogue politique national censé apaiser les tensions et préparer les futures échéances électorales, une ombre plane sur le processus : celle de l’opposition radicale, et plus particulièrement de Biram Dah Abeid, leader charismatique de l’Initiative pour la Résurgence du mouvement Abolitionniste (IRA), aujourd’hui deuxième force politique nationale.

Arrivé à deux reprises au second tour des élections présidentielles — en 2019 et en 2024 — Biram Dah Abeid a consolidé son statut d’opposant incontournable, porteur d’un discours ferme contre les injustices sociales, les inégalités ethniques et un système qu’il juge oligarchique. Son refus catégorique de participer au dialogue dans sa forme actuelle envoie un signal fort : ce processus, s’il exclut une voix aussi représentative, pourrait manquer cruellement de légitimité et d’inclusivité.


Un processus soutenu par le pouvoir… mais perçu comme fermé

Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, réélu en 2024, présente ce dialogue comme un espace ouvert à toutes les forces politiques, destiné à « renforcer la cohésion nationale » et à « bâtir des réformes consensuelles ». L’agenda officiel en cours de mise en œuvre inclut des thématiques majeures : réformes institutionnelles, équité sociale, transparence électorale, et participation citoyenne.

Mais pour Biram Dah Abeid et le pôle de l’opposition radicale, le cadre même de ce dialogue est vicié. « Ce n’est rien d’autre qu’un simulacre de dialogue », a-t-il déclaré, fustigeant une initiative « pensée par le pouvoir, pour le pouvoir ». Il exige, avant toute discussion, des garanties concrètes : la libération des prisonniers politiques, l’indépendance des médias publics, une refonte en profondeur des institutions électorales, et surtout, une reconnaissance réelle du poids de l’opposition dans le processus politique.

Ce climat de méfiance s’est aggravé avec l’adoption controversée, quelques mois auparavant, d’une loi électorale par le ministère de l’Intérieur, perçue par de nombreux observateurs comme une tentative de verrouillage politique. Cette réforme, qualifiée de « scélérate » par certains acteurs de l’opposition, a notamment conduit à l’élimination ou à la suspension de plusieurs partis, suscitant l’indignation d’une frange importante de la classe politique. Cette contradiction flagrante entre l’appel au dialogue et des actes perçus comme excluants renforce le soupçon d’un processus biaisé.


Une défiance partagée au sein de l’opposition

Le scepticisme de Biram Dah Abeid n’est pas isolé. De l’autre côté de l’échiquier politique, Samba Thiam, leader du Front Populaire pour le Changement (FPC) — héritier des Forces de Libération Africaine de Mauritanie (FLAM) — exprime la même méfiance. Figure emblématique de la lutte pour les droits des Noirs mauritaniens, Thiam perçoit ce dialogue comme une manœuvre de façade, une « simple affubulation », mise en scène par le tefume — terme populaire désignant l’élite politique issue des Maures blancs — qui, selon lui, poursuit un agenda caché.

Pour Thiam, ce processus ne saurait être crédible tant qu’il n’aborde pas de front les questions historiques de marginalisation, les violations passées des droits humains, et les discriminations structurelles. Il appelle à une reconnaissance des crimes d’État commis durant les années de plomb (1980–1990), à la réhabilitation des victimes, et à des politiques de réparation concrètes. En l’absence de tels engagements, selon lui, le dialogue ne ferait que reconduire l’ordre établi, au détriment des revendications fondamentales des communautés historiquement exclues.

Moussa Fall : une carte à jouer ?

Dans ce contexte tendu, le coordinateur désigné du dialogue, Moussa Fall, figure de l’opposition d’antan, apparaît comme une carte stratégique du président Ghazouani. Doté d’une expérience politique reconnue, Fall a théoriquement les coudées franches pour jouer le rôle de maître d’œuvre du processus. Son efficacité, cependant, sera jugée à l’aune de son indépendance d’action. Aura-t-il les moyens – et la volonté – d’imprimer une dynamique véritablement inclusive et pluraliste au dialogue ? C’est l’une des clés du succès, ou de l’échec, de cette initiative.

Un test pour la démocratie mauritanienne

Le rejet du dialogue par des personnalités de la trempe de Biram Dah Abeid et Samba Thiam met en lumière les limites d’un consensus construit sans compromis réel. Il révèle une fracture persistante entre un pouvoir qui avance à son rythme, et une opposition qui réclame une refondation du système politique et institutionnel.

Pour de nombreux observateurs, l’absence de ces figures — dont les mouvements respectifs canalisent une large part des frustrations sociales et identitaires — affaiblit le caractère représentatif du dialogue. Ces leaders ne sont pas seulement des opposants ; ils sont perçus comme les porte-voix de Mauritaniens longtemps exclus ou marginalisés par l’appareil d’État.


Une équation à résoudre

Dans sa configuration actuelle, le dialogue risque d’avancer sans les principales forces contestataires, au risque d’aboutir à des réformes contestées dès leur conception. Pour qu’il devienne un vecteur de stabilité, le processus doit impérativement intégrer toutes les forces ayant une légitimité électorale et populaire.

Cela suppose, du côté du pouvoir, des gestes politiques significatifs et une révision du cadre de dialogue. Et du côté de l’opposition, une disposition au compromis sans renoncer à ses revendications fondamentales.


Une sortie de crise encore possible ?

La balle est désormais dans le camp de la majorité présidentielle. Elle peut s’en tenir à une logique institutionnelle où le dialogue se limite à ses alliés et à une opposition modérée, ou bien opter pour une véritable ouverture politique, seule voie capable de conférer à ce dialogue la légitimité nécessaire pour refonder un contrat démocratique durable.

Car sans la participation de figures majeures comme Biram Dah Abeid et Samba Thiam, dont la légitimité populaire et historique est difficilement contestable, le dialogue pourrait être perçu comme un simple exercice de communication — ou pire, comme une tentative de verrouillage politique. Et cela, dans une Mauritanie en quête de stabilité, de justice et de reconnaissance de toutes ses composantes, serait une erreur à haut risque.

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